08/06/2002

56% des personnes sondées croient que Jean Chrétien a bel et bien congédié son rival
Martin conserve le portefeuille de la popularité
Gilles Toupin
La Presse
Ottawa

Paul Martin, le ministre des Finances relégué la semaine dernière au rang de simple député, est certainement celui qui a le plus gagné à court terme en popularité auprès des Canadiens à la suite de l'affrontement qui l'a opposé à son chef Jean Chrétien.

C'est que pour une grande majorité de Canadiens, la perception que Paul Martin a bel et bien été renvoyé par Jean Chrétien domine à 56%, de là les sympathies du public pour l'ancien grand argentier dont la popularité ne date pas d'hier.

Même si l'affaire Martin-Chrétien a attiré l'attention de 84% des Canadiens, révèle le sondage Ekos commandé par La Presse, Radio-Canada et le Toronto Star, même si 73% des électeurs pensent que toute cette affaire est motivée par des conflits liés au goût du pouvoir et à l'ambition, même si 70% d'entre eux estiment que le spectacle offert cette semaine par les deux hommes est puéril et indigne de dirigeants politiques, bien peu de Canadiens croient que le départ de M. Martin sera mauvais pour le pays.

Vite en campagne

D'une part, donc, la population exprime sa sympathie à M. Martin et, d'autre part, elle ne semble pas croire que le pays s'en va tout droit vers le chaos. S'il veut profiter tout de même de ce capital de sympathie, le député de LaSalle-Émard ne pourra s'asseoir sur ses lauriers et attendre le prochain congrès libéral, en février 2003, pour pouvoir espérer déloger Jean Chrétien. «Il va falloir que Paul Martin bouge, commente Christian Boucher, le directeur de la maison Ekos. Il a voulu ces derniers jours laisser retomber la poussière pour ne pas créer d'instabilité, mais il va falloir qu'il se lance dans la lutte. J'imagine que ce n'est pas un combat facile que de vouloir détrôner un premier ministre en place depuis neuf ans et qui a tout un gouvernement derrière lui. Martin devra faire, à court terme, ce qu'il a dit qu'il ferait jeudi soir: visiter le pays et expliquer sa vision et démontrer qu'elle est différente de celle de Jean Chrétien.»

Les deux camps, fait remarquer M. Boucher, ne s'adressent cependant pas aux mêmes électeurs, un facteur qui n'est pas négligeable. «Paul Martin s'adresse à Bay Street, dit-il, alors que Jean Chrétien s'adresse à la rue Principale.» Le sondage fait ressortir d'ailleurs que M. Chrétien a plus d'appuis chez les femmes, chez ceux qui ont des revenus moins élevés, chez les jeunes, chez les libéraux et les néo-démocrates. Paul Martin recueille ses partisans surtout du côté des hommes, chez ceux qui ont des revenus plus élevés, chez les retraités et les préretraités, ainsi que du côté de l'Alliance canadienne, du Parti conservateur et du Bloc québécois.

«Le nerf de la guerre, affirme Christian Boucher, ce sont les intentions de vote. Si M. Chrétien maintient le PLC tout près des 50%, il sera en position de force. Si le PLC plonge, par exemple, à 41%, l'étoile de Paul Martin risque de briller davantage.»

Une chose est certaine, c'est que rarement la politique fédérale n'avait autant attiré l'attention des Canadiens avant l'affaire Chrétien-Martin. Le sondage démontre que 84% des personnes interrogées savaient que Paul Martin ne faisait plus partie du cabinet fédéral.

Là où la lutte pour l'opinion publique sera difficile pour Jean Chrétien, c'est lorsqu'il lui faudra défendre l'idée que ses services passés et le mandat que lui ont donné les Canadiens en novembre 2000 sont suffisants pour lui permettre de décider seul s'il reste ou s'il démissionne. Le sondage souligne que seulement 37% des Canadiens sont d'accord avec l'idée qu'il a toute la légitimité pour demeurer en poste alors que 47% rejettent cette assertion. Chez les électeurs qui votent libéral, l'idée que M. Chrétien a acquis le droit de décider s'il démissionne jouit d'un soutien considérable.

Par contre, indique le sondage, Paul Martin a deux longueurs d'avance en ce qui à trait aux questions d'éthique et de corruption. Selon 51% des personnes interrogées, c'est lui qui est le plus apte à faire face à ces questions. Et seulement 21% des personnes consultées pensent que Jean Chrétien est capable de faire le ménage dans son gouvernement.